Description
Date de publication: 2026
Éditorial : Les artefacts de l’intelligence et l’intelligence artificielle
Karim Basbous
AfficherL’architecture est l’expression d’une intelligence que l’on peut désormais observer sous un autre jour. Source d’inquiétude pour les uns, d’engouement pour les autres, l’intelligence artificielle est aujourd’hui sur toutes les lèvres. Que vont devenir les métiers, et quelle sera la valeur des connaissances acquises lorsque ces systèmes en plein essor auront transformé nos pratiques et nos modes de production ? L’architecture n’échappera pas au séisme. Aujourd’hui, des programmes comme Midjourney génèrent des images de lieux et de bâtiments à partir d’une phrase simplement dictée. Demain, des plans et des coupes engendrés d’un clic après avoir téléversé un programme pratique et les règlements en vigueur, en précisant le style souhaité ? Faisons nôtre une maxime de Spinoza : « ni rire, ni pleurer, ni honnir, mais comprendre ». Et pour ce faire, revenons un instant sur l’évolution.
L’architecture est un savoir ancien qui s’est constitué en s’adossant à des outils de conception ; l’équerre et le compas, le croquis sur papier, l’épure stéréotomique, puis l’infographie et le BIM ont jalonné une histoire où la technique a été mise au service de l’esprit. L’outil serait-il désormais en passe de remplacer le maître ? L’avenir qu’annonce l’intelligence artificielle générative est incertain et le présent chargé de questions inédites et fondamentales. Le travail du projet architectural, qui s’étend de l’imagination des formes au suivi d’exécution, est-il menacé par la puissance de calcul algorithmique ? La compétence, l’expérience acquise, la maîtrise des choix sont-elles appelées à s’effacer derrière l’apprentissage automatique, ou seront-elles précisément nécessaires pour pleinement exploiter les robots ? Voilà de quoi méditer l’exercice de la pensée dans ses dimensions impondérables, étrangères aux critères codifiables de production. Demandons-nous par exemple si l’esprit humain est le seul moyen de considérer le site et son histoire, de concevoir des lieux, d’ennoblir l’usage, de jouer de la règle et d’apprivoiser les lois du dessin pour accéder à des figures singulières.
La délégation progressive de la production intellectuelle à des systèmes appelle une réflexion sur ce que possède l’esprit et lui seul : ce sommaire s’ouvre avec un article où j’interroge la souveraineté de soi s’agissant de l’invention architecturale en Occident et, de là, le sens politique de l’art de bâtir. Le capital immatériel que constitue la mémoire est déposé en lieu sûr : le cerveau, ce grand absent des débats sur l’intelligence artificielle. En explorant les liens oubliés entre l’espace mental et le stockage de données sans le moindre support extérieur, Julien Gougeat met en récit l’invisible chantier dont nous disposons. À l’heure où se confirme notre dépendance aux smart phones, aux clouds et bientôt aux prothèses de « l’homme augmenté », la mémoire vive apparaît à la fois comme un art et un enjeu politique. Étrangement, l’intelligence artificielle nous enjoint à définir ce qu’est l’humain. Deux auteurs prennent appui sur l’âge humaniste pour mettre en perspective l’intelligence artificielle dans la grande histoire de la pensée et des techniques. Pour Pierre Caye, il existe une intelligence propre au disegno, cette notion du Quattrocento par laquelle les fonctions mentales et instrumentales sont aiguisées et parviennent à un haut degré de puissance. Le lecteur y trouvera de quoi nourrir une critique de l’intelligence artificielle productive dont l’actualité nous annonce chaque jour l’insurpassable efficacité. Valérie Charolles de son côté met en question les catégories binaires héritées des Lumières, notamment l’opposition trop nette entre l’humain et la nature, et retrouve chez les penseurs du XVIe siècle l’esprit des nuances et des multiplicités dont nous avons tant besoin pour appréhender l’intelligence artificielle… avec intelligence. L’histoire reste au premier plan de l’article de Mario Carpo, qui relativise le choc annoncé de l’intelligence artificielle en s’appuyant sur la tradition de l’imitation et, plus généralement, les transferts de formes par lesquels depuis l’Antiquité on fait du neuf avec du vieux. Cette rétrospective offre une clef de lecture à travers le statut du précédent en art, et interroge également la notion désormais oubliée de style.
À ces contributions puisant dans le passé de quoi accueillir le monde qui vient avec sagesse, succèdent d’autres, ancrées dans le présent des pratiques. Leda Dimitriadi explore les limites des processus destinés à résoudre les problèmes ordinaires de la maîtrise d’œuvre. Elle rappelle un ensemble de considérations, pour certaines subtiles et non codifiables, peu accessibles à l’intelligence artificielle dans l’état actuel des techniques. Le procès qui se profile ici n’est pas tant celui des outils que celui de la société elle-même, qui est libre de reconnaître l’importance de l’impondérable, et ainsi de définir ce qu’elle attend des architectes. Laurent Lescop voit dans l’intelligence artificielle non le remplacement des architectes, mais la mutation inéluctable de leur activité, et Neil Leach annonce plus franchement le dépassement tant redouté des humains. Sur une note plus légère mais tout aussi savante, François Frédéric Muller apporte ici le témoignage d’un praticien, revenant sur l’allègement progressif du labeur grâce aux outils numériques, non sans conséquences. Il retrace fil par fil la toile qui s’est resserrée autour de l’imaginaire architectural depuis l’infographie jusqu’au BIM, avant de nous surprendre en observant sous l’angle de l’archéologie le rapport entre les mots et les choses, bien avant la magie du prompt.
Nous ne sommes qu’à l’aube d’une ère. L’intelligence artificielle grandit à une vitesse telle que le temps même de production du présent numéro entraîne déjà un retard sur l’actualité, tandis que chacun appréhende différemment l’impact qu’elle aura sur nos professions et nos vies. Des architectes voient d’emblée l’intelligence artificielle comme une menace, d’autres sont impatients de s’en emparer pour interagir avec la machine de sorte que l’humanité gagne in fine à recourir à ce qui dépasse certaines de ses capacités.
L’intelligence architecturale se mesure avant tout à l’aune des projets construits et nous tenons la promesse faite aux lecteurs d’une « visite » lorsque le lieu mérite le détour. C’est sur les pas de Zhu Pei que nous conduit Laurent Salomon, pour nous faire découvrir la puissance d’évocation de cette œuvre raffinée dans un paysage où prévaut plutôt la puissance brute de l’industrie constructive.
L’empire de soi
Karim Basbous
En savoir +Qu’est-ce que l’invention architecturale ? On pourrait la définir comme l’art de déstabiliser l’état du savoir par les moyens mêmes du savoir. Dans la tradition vitruvienne, les architectes ont joué avec la grammaire, puis l’ont critiquée au point de la contredire à l’âge baroque, libérant au fil des siècles, un répertoire de figures et de dispositions inédites. Au début du siècle dernier, le déclin du langage classique a ouvert un nouvel imaginaire arpenté par de grands et petits maîtres. L’aire de jeu s’est alors déplacée des ordres vers un champ de possibilités élargi, aux frontières incertaines, mais structuré par quelques doctrines. L’ère postmoderne est quant à elle marquée par une profonde solitude de soi : aucune grande voix ne se fait entendre, nul traité ou manifeste ne guide l’action. L’arbitraire est pour la première fois livré à lui-même, en proie aux aléas de la mode. Dans ce moment de fragilité intellectuelle, un prétendu interlocuteur est en train d’émerger, sous une forme logicielle. Il promet la fin du labeur de la conception, économiserait l’effort, faciliterait la production, bref, la panacée du monde bâti. Face à ce qui pourrait bien s’imposer pour sa redoutable efficacité, il semble tout aussi insignifiant de s’en protéger que de s’engouer aveuglément. Le défi est de définir ce qui compte in fine, et qu’il importe de préserver : le style, et la souveraineté. Il y va non seulement de l’avenir du projet architectural, mais de tout ce qu’il représente et de sa contribution à l’autogouvernement d’une société.
L’intelligence de l’art. Disegno et épistémè dans la tradition humaniste et classique
Pierre Caye
En savoir +Toute intelligence est artificielle, c’est-à-dire cultivée, exercée, voire équipée de prothèses techniques de toutes sortes. À ce titre, le plus bel exemple d’intelligence artificielle est celui que nous offrent les arts, et en particulier les arts de la Renaissance à travers la mise au point du disegno. Le disegno ne se limite pas à définir une catégorie de l’art, mais se révèle comme un instrument privilégié de la connaissance, et davantage encore comme un véritable paradigme de la technique, un opérateur mental qui annonce, par maints traits, la technique moderne et ses artefacts, mais en constitue aussi son autre radical.
Intelligence artificielle générative : imitation, style, et la réapparition (inattendue) de la tradition classique
Mario Carpo
En savoir +À partir de 2014, les réseaux antagonistes génératifs (ou GAN : initialement, une technologie générale d’apprentissage automatique) ont été entraînés pour reconnaître des similarités dans un corpus d’images étiquetées comme des instanciations du même terme ou concept. En mode inverse, cette même technologie peut créer de nouveaux ensembles d’images artificielles (y compris des images réalistes d’originaux non existants) qui illustrent certains termes ou idées. La technologie a également été modifiée pour fusionner des aspects de deux ensembles d’images existants, et, en 2015-2016, des informaticiens (probablement inconscients des implications historiques majeures en matière d’art que véhiculaient les mots qu’ils utilisaient) ont surnommé ce processus « transfert de style » – un terme qui est resté et qui est maintenant d’usage courant. Bien que les applications pratiques des technologies de création d’images reposant sur l’IA soient pour le moment négligeables, l’utilisation de l’IA générative dans les arts visuels a déjà suscité une réévaluation de certaines catégories critiques qui ont longtemps été en sommeil, absentes de la pratique artistique et du discours critique, ou délibérément expurgées. Une technologie qui offre à chaque artiste ou designer un moyen rapide et facile d’imiter le style de n’importe quel maître, ou de plusieurs maîtres combinés, ne manquera pas de soulever des questions sur la nature et la définition du style, ainsi que sur l’imitation elle-même. C’est là que l’histoire de la tradition classique pourrait être d’un certain secours pour les designers computationnels d’aujourd’hui, car l’imitation a été au cœur de la théorie de l’art classique, depuis ses origines grecques jusqu’à ses renaissances modernes et néoclassiques.
L’architecte ou le suicidé de la société
Leda Dimitriadi
En savoir +Certaines formes d’intelligence artificielle sont déjà présentes en architecture : géométries complexes, processus algorithmiques génératifs, modèles augmentés tels que le BIM. Loin de dissoudre l’acte créatif dans l’univers des algorithmes, le tournant « computationnel » ou « non standard » (de Bernard Cache à Zaha Hadid) a voulu exacerber le rôle prescripteur de l’architecte, donner un éclat nouveau à la figure du maître. Le virage de l’intelligence artificielle (IA) vers l’apprentissage de la machine annonce un rapport inédit de l’être humain à la technoscience, basé sur les réseaux de neurones artificiels et l’exploitation de vastes bases de données. Certains voient dans ce tournant le risque du remplacement de l’architecte par la machine. C’est une autre hypothèse que je développerai, celle de la nécessité de certains choix irréductibles à la puissance informatique. Il s’agit donc d’identifier ces choix et leur importance, car la menace dont l’architecte fait l’objet vient moins de la machine que de la société elle-même.
L’architecte à l’ère de l’IA : vers une nouvelle chaîne de valeurs
Laurent Lescop
En savoir +Depuis novembre 2022, l’irruption massive de l’intelligence artificielle (IA) transforme en profondeur les métiers créatifs, en particulier l’architecture. Si la profession d’architecte n’est pas menacée, l’accélération des processus, la massification des données et l’utilisation du langage naturel pour interagir avec les systèmes modifient la chaîne de valeur, redéfinissant le lien entre temps de travail et valeur ajoutée. Le quasi-temps réel, désormais présent dans l’exécution de nombreuses phases du projet, déplace les compétences vers le paramétrage, l’alimentation et la vérification des données. Cela appelle une revalorisation des rôles au sein des agences : la stratégie, l’analyse et la résolution de problèmes complexes prennent le pas sur les tâches répétitives. Cette nouvelle temporalité modifie aussi les méthodes de conception. Le processus ne vise plus uniquement à affiner une idée initiale, mais à explorer un large spectre de solutions, pour en écarter les moins pertinentes. L’intégration parallèle de données climatiques, mécaniques ou économiques doit améliorer la qualité des décisions. Pourtant, cette rapidité peut donner l’illusion d’une simplification du métier. Elle exige au contraire une expertise accrue pour gérer cette masse de données. Les modèles économiques des agences évoluent en conséquence. Les missions telles que les appels d’offres, les études de faisabilité ou la génération d’esquisses prennent moins de temps grâce aux outils génératifs, mais nécessitent un contrôle encore plus rigoureux. L’IA redéfinit ainsi les contours et les contenus des missions confiées aux architectes.
Aux marches du palais
Julien Gougeat
En savoir +Rétive ou impatiente de plonger dans le grand bain de la conception artificiellement intelligente, l’architecture peine à se souvenir qu’elle fut durant des siècles la complice appliquée d’une forme singulière de mémoire : la mémoire artificielle. Dans un contexte où chacun d’entre nous achète sans s’en étonner de l’espace de stockage dématérialisé mais peine à retenir les deux dernières phrases d’un roman, nous tenterons d’éclairer les liens profonds qui unissent architecture, mémoire et conception. En nous appuyant sur L’Art de la mémoire de Frances A. Yates, qui explicite les systèmes antiques et médiévaux de mémorisation, nous chercherons à examiner l’évolution des relations fécondes entre architecture de pierre et espaces mnésiques.
Cadavre exquis
François Frédéric Muller
En savoir +À peine revenus de l’injonction au BIM, voici que les architectes sont sommés de prendre en marche le train de la révolution IA. Mais de quelle révolution parle-t-on ? Celle de la génération automatique d’images qui pousse les perspectivistes vers la sortie ? Ou celle de la génération paramétrique de plans, qui fait saliver d’envie les promoteurs trop contents de faire suer plus efficacement les terrains ? À vrai dire, le vertige nous guette devant la promesse d’algorithmes plus capables, plus savants, plus aptes à la synthèse que nous. Les écoles d’architecture s’empressent de flécher les postes vers la nouvelle marotte, les formations à la RE2020 (réglementation environnementale) sont ringardisées à la vitesse de la lumière, toute la scène architecturale tremble à l’idée de se faire distancer. Les architectes ont survécu à l’irruption de la CAO dans les années 1990, et ont apprivoisé le BIM avant même que les maîtres d’ouvrage ne s’en détournent. Pourquoi l’IA devrait-elle faire exception ? Quelle différence de nature dans la peur qu’elle inspire ? C’est peut-être la nature littéraire de l’IA qui nous prend de court. Là où CAO et BIM se présentaient encore comme de simples outils – les versions numériques de nos antiques tire-lignes –, l’IA prend de la distance avec la mécanique et fait appel à nos capacités de rédiger de bons « prompts ». Aucune machine ne s’est autant rapprochée de l’aspect rhétorique de notre métier. Mais est-ce qu’un projet est la réponse unique à des questions bien formulées ? Ou est-ce que le projet reste cette chose imparfaite et géniale, cette réponse à la question que personne n’a posée ?
Tout est déjà écrit
Neil Leach
En savoir +Aujourd’hui, tout le monde parle de l’IA. Mais qu’est-ce que l’IA au juste ? Comment a-t-elle évolué ? Et quelle influence peut-elle avoir sur l’avenir ? Cet article vous propose un tour de montagnes russes en examinant le potentiel extraordinaire ‒ mais souvent assez terrifiant ‒ de ce qui, sans doute, est l’invention la plus importante de l’humanité. Il conclut que nous sommes sur le point d’être confrontés à une forme d’intelligence radicalement différente ‒ une « intelligence extraterrestre » ‒ qui dépassera de loin l’intelligence humaine et transformera complètement la discipline de l’architecture.
Le pari de l’humanisme face aux lumières des écrans
Valérie Charolles
En savoir +Le développement de l’intelligence artificielle suscite des réactions, le plus souvent binaires, d’attentes extrêmes ou de rejet massif. Alors que l’IA au service de l’aménagement de l’espace s’est déjà imposée comme une réalité, l’angle philosophique permet d’en livrer une conception plus nuancée. Une plongée dans la fabrique des algorithmes apprenants conduit en effet à lever le voile sur certaines illusions, tel le fait que ces machines pourraient fonctionner sans intervention humaine. Quelle que soit son autonomie ou son intelligence, l’IA s’inscrit dans un moment technologique, celui des écrans mis en réseaux, qui marque en quelque sorte la fin de la naturalité, au sens où il n’existe plus d’espace sur l’écorce terrestre qui n’ait été transformé par l’homme et ses techniques. Or, le design actuel de l’IA repose sur des mécanismes d’échos et de miroitements (réseaux sociaux, navigateurs de recherche…) qui posent question pour le format économique qu’ils valorisent, le type de société qu’ils induisent et en termes de durabilité. Ce design s’appuie sur un langage binaire (0/1), issu d’une vision des Lumières et de la rationalité qui ne connaît que le vrai et le faux, sans la nuance des capacités ou du neutre. C’est pourquoi on proposera d’utiliser le corpus de l’humanisme pour la conception et l’usage des machines apprenantes.
L’art de la fugue
Laurent Salomon
En savoir +Ici, nous sommes à l’heure où beaucoup réduisent l’architecture à du façadisme ou bien versent dans un greenwashing technico-commercial. En face de cela, une bien-pensance écologique espère le retour de matériaux naturels pour remplacer les produits de l’omnipotente industrie. Très loin d’ici, dans une Chine productiviste à outrance, même si le réel y écrase la pensée, il se développe une politique ambitieuse de grands équipements conçus tant par des notoriétés « pritzkérisées » que par des figures locales que cette ambition promeut. Et s’épanouissent alors des architectes comme Zhu Pei, qui élaborent une œuvre critique de notre façon d’habiter et esquissent les contours de lendemains meilleurs.































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