n°18 Silence de la lumière, conversation du monde

Description

Date de publication: 2013
Éditorial : Silence de la lumière, conversation du monde
Karim Basbous
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Les bâtiments d’Alberto Campo Baeza et de Mauro Galantino avec lesquels s’ouvre ce numéro du Visiteur sont construits autour de figures simples, franches et justes, dont la modernité – ni exhibée comme une vitrine high-tech autocentrée, ni voilée – est au service d’une ample et savante conversation avec les structures du passé, comme à Grenade ou à Orta San Giulio. On y retrouve les thèmes qui fondent l’architecture et survivent aux sursauts du temps court de l’actualité : le dessin des creux habitables, la coloration de l’espace par la matière éclairée, la puissance et la sensualité virile des murs accueillants, tout cela raconte un usage et des plaisirs, mais aussi une aventure intellectuelle : l’odyssée du type à travers l’histoire.

Laurent Salomon s’intéresse au fil d’Ariane qui court tout au long de la carrière de Campo Baeza en étudiant, dans ses projets, les thèmes de la lumière et de la structure, et Marco Mulazzani, quant à lui, se penche sur le « travail de projet critique » qu’opère Mauro Galantino dans son rapport à la morphologie, au type, à l’échelle, à la mémoire. 

Laurent Salomon évoque, à propos de Campo son « retrait » ; Galantino, lui, s’inscrit dans une tradition forte de l’architecture italienne, celle de la finesse d’analyse politique et sociale qui nourrit le projet ; en s’immisçant dans les failles du système pour offrir des espaces rares de nos jours, il fait de la politique. C’est ce thème du rapport entre architecture et politique qu’explorent les articles qui suivent[1].

 

Que peut l’architecture ? Qu’en est-il du projet architectural et urbain comme moyen de transformation du monde ? Qu’en est-il de l’architecture comme objet d’intérêt public, et de son rôle dans les processus de transformation sociale ? À quel degré participe-t-elle encore de la planification du réel ? C’est à ces questions que tentent de répondre les différentes contributions des auteurs.

La rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société, écrivait Victor Hugo ; cette rue – qui n’occupe pas que les villes mais hante aussi le cinéma, la littérature, la mémoire des peuples –, Jean-Christophe Bailly la revisite, dans la belle langue qui est la sienne. Évoquer la rue lui permet de cerner la solitude de l’architecture dans le monde actuel. Paul Chemetov, dont on connaît l’intérêt pour la chose publique, s’intéresse, lui, aux questions que partagent l’architecture moderne et la politique contemporaines : la question du nombre, la ville, l’idée même d’un projet de société lui permettent de retrouver une idée du « sens commun ».

Près de quatre-vingts ans après la charte d’Athènes, Andrea Branzi renoue avec la tradition des doctrines universelles sans crainte de se mesurer aux grands maîtres ; partant d’un constat lucide des mutations du monde contemporain, il énonce dix points sur lesquels le projet architectural et urbain peut prendre appui. Olivier Gahinet, sonde, lui, la portée politique du projet. La notion de bâtiment démocratique qu’il développe l’amène à analyser la forme des places et des grands édifices en dissociant leur raison initiale – liée au contexte sociopolitique de leur émergence – de la portée politique qui se révèle bien après.

Philippe Sers, dont la curiosité le pousse à explorer toutes les marges, tous les lieux ambigus et secrets entre art et architecture, aborde la fonction utopique de l’œuvre d’art en s’appuyant sur l’avant-garde russe. Le politique est associé à des territoires : Nadia Tazi relève le rapport entre espace et société dans le contexte particulier de l’islam : en se référant à Ibn Khaldoun, elle oppose la figure du Bédouin à celle du citadin, le désert à la ville, l’anarchie au despotisme, pour comprendre le destin politique qui a récemment conduit au Printemps arabe.

L’architecture est devenue un objet de pouvoir dont il est nécessaire de comprendre les liens avec les rouages économiques et sociaux de l’urbanisme. Deux articles sont consacrés à cette analyse économico-politique. Le premier porte sur le Grand Paris, qui nous a fait prendre conscience que, pour penser le territoire, il faut d’abord savoir le représenter. L’analyse de Nathalie Roseau lui permet de dégager des hypothèses singulières de représentation de la métropole, cette réalité saptiotemporelle irréductible à une vue aérienne. Virginie Picon-Lefebvre, elle, étudie l’évolution de l’emblématique quartier des Halles, de Napoléon à Bertrand Delanoë, confrontant ainsi les interventions de trois époques pour interroger la volonté des pouvoirs publics dans l’aménagement du cœur de la capitale.

Ces deux grands chantiers parisiens tentent de réintégrer Paris dans le cercle des villes-mondes, dans un contexte où la croissance de certaines mégalopoles est indifférente à la notion même de projet. L’état des lieux que fait Joseph Rykwert sur le fonctionnement des grands chantiers de par le monde lui permet d’établir un lien entre le déficit théorique de la profession et l’affaiblissement du rôle politique de l’architecte. Ce numéro se referme avec le témoignage d’un architecte à la fois praticien et théoricien engagé, pour qui la forme architecturale s’explique politiquement : dans un entretien avec Alessandro Delli Ponti, Herman Hertzberger revient sur le sens de la « forme accueillante », développe la notion d’intimité spatiale, relève l’apport qu’a représenté le structuralisme pour l’architecture, et commente l’évolution récente de la discipline. C’est dans la réflexion d’un architecte si « complet » que peuvent se nouer les acquis du savoir, l’expérience heuristique du dessin et la volonté politique.

 

[1] Beaucoup de ces textes sont issus du colloque qui a été organisé par la Société française des architectes et le CNRS, les 1er et 2 juin 2012 à Paris, avec le soutien de l’Urbaine de Travaux.


Visites architecturales (Italie, Espagne)

Lumineuse géométrie
Laurent Salomon
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La promesse de l’architecture
Marco Mulazzani
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Architecture et politique

Pour une architecture réintégrée
Jean-Christophe Bailly
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L’architecture du grand nombre et la politique moderne
Paul Chemetov
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Le projet à l’époque de la crise de la globalisation : vers une « nouvelle charte d’Athènes »
Andrea Branzi
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L’art du don

Esquisse pour une architecture démocratique

Olivier Gahinet
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Utopie sociale, utopie prophétique
Philippe Sers
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Le politique à l’épreuve de l’espace en islam : entre désert et citadinité
Nadia Tazi
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Le projet métropolitain comme récit
Nathalie Roseau
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Le cœur de Paris : la conception des Halles – architecture, goût et politique (1854-2012)
Virginie Picon-Lefebvre
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Construction et politique
Joseph Rykwert
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Paysages de la connaissance

Un entretien avec Alessandro delli Ponti

Herman Hertzberger
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